Le moufle sort du bain à 7 heures et il est encore tiède. Deux moitiés de bronze serrées sur un bloc de plâtre, et dedans, une prothèse complète qui n’existait la veille qu’en cire. Il faut casser le plâtre au ciseau pour la sortir. C’est le moment où le travail de la semaine se garde ou se refait.
Le montage d’une prothèse dentaire se cale à 7 mm de la papille incisive
Les dents ne se fabriquent pas au laboratoire. Elles arrivent en plaquettes de quatorze, triées par forme et par teinte. Les deux modèles en plâtre sont vissés sur un articulateur, ce bâti métallique qui rejoue l’ouverture d’une mâchoire. Rien ne se monte à main levée. La spatule chauffée ramollit la cire du bourrelet, le bloc plein qui tient la place des dents avant le montage, et l’incisive centrale s’enfonce, ressort, revient 2 mm plus loin. Le repère est un petit renflement de muqueuse derrière les incisives, la papille incisive : la ligne qui joint les deux pointes canines doit passer dessus, et les faces des centrales passent 7 mm en avant. Ces centrales dépassent le plan d’occlusion de 1 mm ; les latérales restent 1 mm plus haut et ne touchent rien ; les pointes des canines reviennent au contact. Comptez 5° d’inclinaison pour une centrale, 8 à 10° pour une latérale, 0 à 3° pour une canine. Ces valeurs sont dans les manuels. Elles se posent à l’œil.
Le montage se vérifie autrement. Une feuille métallisée de 8 micromètres, le shimstock, se glisse entre les dents fermées puis se tire : si elle vient sans rien accrocher, le contact manque ; si elle se déchire, il porte trop. On la veut retenue, et arrachable.
| Ce que la main fait | À quoi il voit que c’est bon |
|---|---|
| Coule le plâtre dans l’empreinte, en filet | le front avance en chassant l’air devant lui, sans se refermer sur une bulle |
| Sépare le modèle de l’empreinte | le socle a chauffé sous la paume, puis refroidi ; avant, il se déchire |
| Règle la hauteur du bourrelet de cire | de profil, le bourrelet suit la ligne de l’aile du nez au tragus |
| Sculpte la fausse gencive, repasse la flamme fine | la cire brille d’un seul tenant, sans zone mate ni trace d’instrument |
| Polit à la ponce puis au disque de coton | l’ongle passé en travers n’accroche plus nulle part |
La résine ne se bourre que pendant la phase où elle ne colle plus aux doigts
La cire est un provisoire. Elle sert à essayer, à corriger, à remettre le montage devant quelqu’un qui va le porter. Ce qui reste en bouche est de la résine acrylique, et le passage de l’une à l’autre s’appelle la mise en moufle. Le modèle et sa maquette sont noyés dans le plâtre à l’intérieur de cette boîte de bronze en deux parties, avec au moins 1 cm de plâtre en tout point. Une heure de cristallisation, puis le moufle part dans l’eau bouillante : 5 minutes d’immersion suffisent à ramollir la cire, les deux moitiés se séparent, et on ébouillante jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Restent les dents, prises dans la contrepartie, la moitié haute du moufle, et un vide en forme de prothèse.
La résine se dose à un volume de liquide pour trois volumes de poudre. Le liquide est le monomère, la poudre le polymère, et le mélange traverse quatre états en quelques minutes : fluide, puis collant, puis lisse et plastique, puis élastique, puis dur. Seul le troisième sert. Le prothésiste y touche du doigt : tant que la pâte tire et laisse un fil sur la peau, il est trop tôt ; quand elle se décolle du récipient et ne marque plus rien, la fenêtre est ouverte. Elle ne dure pas. Après, la matière est perdue et le mélange recommence.
Le bourrage se fait sous une feuille de cellophane humide, la presse monte lentement jusqu’à 100 bars, on rouvre pour retirer l’excédent, on referme et on remet en charge. Le bain suit : 90 minutes à 65 °C pour que les épaisseurs prennent, une heure à 100 °C pour les parties minces, puis un refroidissement qui tient une nuit entière. Un moufle ouvert chaud rend une prothèse déformée.
Une bulle dans la résine s’appelle une porosité, et elle se voit au démouflage
Le démouflage commence au ciseau et au disque : le plâtre se casse morceau par morceau, en tirant vers l’extérieur pour ne rien forcer sur la pièce. La prothèse sort grise de poussière et ne se lit qu’une fois rincée. Les trous apparaissent à ce moment-là, des cavités minuscules groupées en plaque, qui piquent la fausse gencive comme une peau d’orange : le métier appelle ça une porosité. Trois causes reviennent, une trace d’humidité dans la résine avant le bourrage, un mélange mal saturé où des billes de poudre n’ont jamais rencontré le monomère, une montée de température trop rapide dans le bain. En surface et isolée, elle se rebouche. Si elle court dans l’épaisseur, la pièce est refaite.
La deuxième avarie ne laisse rien voir. La résine se rétracte en polymérisant et le moufle ne se referme jamais tout à fait comme il s’était fermé sur la cire : la prothèse sort plus haute que la maquette, de quelques dixièmes. C’est la surélévation de l’articulé, et elle suffit à faire porter une seule dent au lieu de quatorze. La reprise est codifiée : on coule de nouveaux modèles, on repose la prothèse dessus, on la remet sur l’articulateur avec le mordu de contrôle, la plaque de cire mordue en bouche qui garde la position des deux mâchoires, jamais sur les anciens modèles, et on meule jusqu’à ce que le shimstock tienne partout pareil.
La troisième arrive plus tôt. Le modèle en plâtre casse pendant qu’on le dégage, et il emporte avec lui la surface d’appui sur laquelle tout le reste s’ajuste. D’où le socle vaseliné avant la mise en moufle, et le versant lingual élargi en arrière pour retirer de la matière là où le plâtre se fend.
Deux ans à couler des modèles avant de poser la première dent
Celui qui m’a montré ce poste dit qu’il a coulé du plâtre, gratté des socles et poncé des bases pendant deux ans avant qu’on le laisse toucher à une cire de montage, et qu’il a fallu une dizaine d’années avant qu’une complète parte au cabinet sans qu’un ancien la reprenne derrière. Il dit aussi que sur les premières, une sur deux revenait de l’essayage avec le montage entier à refaire, et qu’il a mis bien plus longtemps à voir une dent mal posée qu’à apprendre à la poser.
Le reste du temps ne se rattrape avec aucune vitesse de main. Comptez trois quarts d’heure de prise pour un modèle, une heure de cristallisation pour le moufle, deux heures et demie de bain, une nuit de refroidissement. Une prothèse complète en résine ne sort pas dans la journée, et un laboratoire qui en tient plusieurs les fait avancer en décalé, un moufle au bain pendant qu’un autre se monte à la cire.
Le monomère figure au tableau n° 82 des maladies professionnelles
Le poste tient dans une échancrure d’établi qu’on appelle la cheville, avec sa tige de bois contre laquelle on cale la pièce et une bouche d’aspiration juste dessous. Le siège est bas, le dos penché en avant, les avant-bras posés, et ce sont le cou et les épaules qui encaissent la journée. Le bruit vient de la soufflette et des tours à polir, assez pour qu’on se parle en levant la voix d’un poste à l’autre.
L’odeur, elle, est celle du monomère. Le méthacrylate de méthyle se sent à travers un atelier entier et prend au fond de la gorge quand le flacon est ouvert. Les affections qu’il provoque forment le tableau n° 82 des maladies professionnelles, qui nomme la fabrication de prothèses dentaires parmi les travaux en cause et retient la rhinite, l’asthme, la conjonctivite et les lésions d’eczéma, avec des délais de prise en charge de 7 à 15 jours.
La poussière est l’autre moitié. Le grattage et le polissage libèrent de la silice, et la silicose se déclare après 10 à 30 ans d’exposition, sur des poumons qui ne reviennent pas en arrière. D’où le masque FFP3 au poste de finition, les gants vinyle plutôt que le latex, et l’ébouillanteuse fermée à la place de la casserole d’eau bouillante qu’on trouve encore posée sur un réchaud à côté du moufle.
L’usineuse taille une couronne dans un disque de zircone, pas une prothèse complète
Dans la même pièce, une machine à commande numérique travaille un disque de céramique comme dans n’importe quel atelier d’usinage : elle enlève de la matière d’un bloc plein, seule, souvent la nuit, à partir d’un fichier. Une couronne sort de là, et une base de prothèse peut sortir d’une imprimante.
Le montage des dents d’une complète, non. La raison tient à ce que la prothèse a sous elle. Une couronne se pose sur une dent taillée, dont la forme ne bouge plus et se numérise en trois minutes. Une prothèse complète repose sur une muqueuse qui se déforme sous la pression, se rétracte au fil des années et ne donne pas deux fois la même mesure. Son montage doit être essayé en bouche, regardé, corrigé, et la cire reste le seul matériau qu’on peut modifier devant la personne puis remettre exactement dans l’articulateur.
La prothèse repart au cabinet lavée, dans un sachet d’eau, parce qu’une résine qui sèche se déforme aussi. Elle revient le lendemain pour la remise en occlusion, avec un nouveau mordu et de nouveaux modèles. Le prothésiste ressort le shimstock.