Le savonnier plonge sa palette dans la pâte bouillante, en pose une goutte refroidie sur le bout de sa langue, et recrache. Si ça pique, le chaudron repart pour un lavage et les quinze tonnes qu’il contient attendront un jour de plus. Si c’est doux, la pâte descendra demain à l’étage en dessous. J’étais monté sur la passerelle pour la vérification annuelle du palan qui charge les huiles, et on m’a laissé regarder par-dessus le bord pendant que ça travaillait : trois mètres de diamètre, un bruit de soupe très épaisse qui remonte, et une odeur qui n’est pas celle du savon mais celle de l’huile chaude.
1 · L’empâtage. Le maître savonnier, seul, qui suit deux chaudrons à la fois depuis la passerelle qui les relie.
- Entre
- Des huiles végétales, dix tonnes au minimum par chaudron : olive, coprah, palme. De la lessive de soude à environ 50 %, versée en plusieurs fois. Et un fond de savon laissé par la fabrication précédente.
- Il s’y passe
- Le fond de savon fait tenir ensemble l’huile et l’eau, qui ne se mélangent pas. La soude coupe les corps gras en deux : le savon d’un côté, la glycérine de l’autre, soutirée par le bas.
- Avec
- Un chaudron d’acier de trois mètres de diamètre et de six à neuf mètres de haut, chauffé par un serpentin de vapeur posé au fond.
- En
- Huit heures environ, à l’ébullition, autour de 120 °C.
- Sort
- Une pâte épaisse, et cent kilos de glycérine par tonne de savon à venir.
- Ce qui rate
- L’emballement. La réaction dégage 250 kilojoules par mole de corps gras : trop de soude d’un coup et la pâte gonfle, monte, passe par-dessus le bord.
2 · La cuisson. Le même homme, qui ne quitte plus l’étage des chaudrons tant qu’elle dure.
- Entre
- La pâte de l’empâtage, dont la glycérine a déjà été tirée par le fond.
- Il s’y passe
- On rajoute de la soude jusqu’à ce que l’alcalinité ne bouge plus d’un prélèvement à l’autre : il ne reste alors plus de corps gras à transformer.
- Avec
- Le même chaudron et une longue rame de bois pour brasser la surface.
- En
- Jusqu’à douze heures d’ébullition. Quatre suffisent sur une charge courte, autour de 100 °C.
- Sort
- Une pâte entièrement saponifiée, salée, alcaline, inutilisable en l’état.
- Ce qui rate
- L’huile restée libre, faute de soude en excès. Elle rancit dans les mois qui suivent, le savon vire de couleur et prend une odeur. Rien ne se voit le jour même.
3 · Le relargage et les lavages. Le maître savonnier, avec un savonnier pour tenir les vannes de soutirage.
- Entre
- La pâte cuite, et de l’eau saturée de sel marin, 360 grammes de chlorure de sodium par litre.
- Il s’y passe
- Le savon ne se dissout pas dans l’eau salée, la soude et la glycérine si. Il se sépare en grains et remonte. On asperge le dessus d’eau froide, plus lourde, qui descend au travers en emportant les impuretés.
- Avec
- Le chaudron et ses vannes étagées sur la hauteur, pour tirer la lessive au bon niveau.
- En
- Quatre à six lavages au-dessus de 104 °C, étalés sur trois à quatre jours.
- Sort
- Un savon grainé, granuleux au toucher, encore chargé de sel.
- Ce qui rate
- La lessive tirée trop tôt, avant que le grain se soit fait. Elle part avec du savon dedans, et ce savon-là ne revient pas.
4 · La liquidation. Personne, ou presque. Ce poste-là demande du temps plus que des bras.
- Entre
- Le savon grainé, avec ce qui reste de sel et de soude.
- Il s’y passe
- Un dernier lavage à l’eau pure, à l’ébullition, emporte le sel. Puis on coupe la vapeur, on couvre le chaudron, et les phases se rangent par densité.
- Avec
- Le chaudron couvert, sans agitation.
- En
- Trente-six heures de repos.
- Sort
- Un savon lisse et homogène : moins de 33 % d’eau, moins de 0,7 % de sel, moins de 0,2 % de soude libre.
- Ce qui rate
- Le savon qui reste grainé. Il ne se coule pas, ne se coupe pas, ne s’estampe pas : il repart au lavage et l’atelier perd sa journée.
5 · Le coulage dans les mises. Deux savonniers, à l’étage sous les chaudrons, pendant que la pâte se repose au-dessus.
- Entre
- La pâte lisse, lâchée par la cuillère percée dans le fond du chaudron.
- Il s’y passe
- Des rigoles de bois relient le chaudron à la mise, un grand bac cloisonné à même le sol. Le papier qui double les cloisons est collé à la truelle avec du savon liquide pour étancher. La pâte est filtrée en sortie de rigole.
- Avec
- Les rigoles, l’arable qui referme la cuillère, une truelle.
- En
- Coulée entre 50 et 70 °C, puis quarante-huit heures de prise.
- Sort
- Une nappe de savon durci, de l’épaisseur de la mise.
- Ce qui rate
- La fuite. Une cloison mal étanchée et la pâte passe dessous, à l’endroit où deux hommes travaillent dans du savon tiède.
6 · Le découpage. Deux savonniers, jamais un seul : les blocs se soulèvent à quatre mains.
- Entre
- La nappe prise dans la mise, encore souple sous l’ongle.
- Il s’y passe
- Les blocs sont tracés au compas à la surface, découpés, empilés sur un chariot, puis poussés à travers des cadres tendus de fils d’acier.
- Avec
- Un compas, une table de découpeuse, des cadres à fils d’acier.
- En
- Des blocs de 35 à 40 kilos, portés à deux jusqu’à la table.
- Sort
- Les cubes, six faces nues, encore mats.
- Ce qui rate
- Le bloc levé trop tôt. Quarante kilos de savon mal pris se creusent sous les doigts, et le fil ressort de travers.
7 · Le séchage. Un savonnier qui passe entre les chariots et retourne les cubes un par un, à la main.
- Entre
- Les cubes sortis de la découpeuse, mous, marqués par ce qui les touche.
- Il s’y passe
- Ils sont posés sur des clayettes à roulettes, espacés pour que l’air circule sur les six faces, et retournés régulièrement pour qu’aucune ne sèche moins vite que sa voisine.
- Avec
- Des clayettes de bois sur roulettes, dans un local ventilé naturellement.
- En
- Une quinzaine de jours.
- Sort
- Un cube dur, qui titre 72 % d’acides gras et au plus 28 % d’eau.
- Ce qui rate
- Le voile blanc, du carbonate de sodium né de la rencontre entre la soude de surface et le gaz carbonique de l’air. Il part sous l’eau tiède : c’est le seul défaut de toute la chaîne qui s’efface d’un coup d’éponge.
La réaction dégage 250 kilojoules par mole et fait monter la pâte comme du lait
La saponification chauffe toute seule. Chaque mole de corps gras qui se coupe libère 250 kilojoules, et cette chaleur s’ajoute à celle du serpentin. Si la soude entre trop vite, la pâte bout plus fort qu’elle ne devrait et se met à gonfler.
Celui qui conduit le chaudron voit ça monter le long de la paroi. Le niveau grimpe d’un coup, comme du lait dans une casserole, et la garde qui restait au-dessus disparaît en quelques secondes. Le geste est celui de la cuisine : couper la vapeur et brasser à la rame, en surface, pour crever la mousse et faire retomber le niveau.
Ce que ça coûte se compte en tonnes. La pâte passe par-dessus le bord et coule sur la plateforme, et il faut la reprendre à la raclette avant qu’elle durcisse. Une charge pèse quinze tonnes, et ce savon-là n’est pas encore lavé : il ne se rattrape pas.
Le remède est en amont : la soude n’entre jamais d’un coup. On la fractionne, on attend que la température se stabilise, on remet. Les huit heures d’empâtage sont faites de ces attentes.
Au-delà de 0,1 % de soude libre, le savon brûle la peau au lieu de la laver
La soude ne se voit pas dans un savon fini, elle se dose. On dissout un échantillon dans l’éthanol bouillant, on ajoute de la phénolphtaléine, et on verse de l’acide chlorhydrique jusqu’à ce que le rose disparaisse. La norme ISO 684 fixe la façon de le mesurer, pour que deux laboratoires trouvent la même chose.
Deux seuils commandent l’atelier. Au-dessus de 0,2 %, la pâte ne se met pas en forme et retourne au lavage. Pour un savon de toilette, l’exigence courante descend à 0,1 % : au-delà, l’alcali attaque le film gras de la peau et laisse des rougeurs à l’usage quotidien.
| Ce qui se mesure | La valeur visée | L’écart toléré | Ce qui arrive au-delà |
|---|---|---|---|
| Soude libre, en NaOH | zéro | 0,2 % avant mise en forme | retour au lavage |
| Soude libre, savon de toilette | zéro | 0,1 % | lot déclassé |
| Eau avant séchage | 25 à 30 % | 33 % | pâte impossible à couper |
| Sel résiduel | traces | 0,7 % | le savon reste grainé |
| Acides gras du cube fini | 72 % | 63 % au plancher | ce n’est plus un savon de ménage |
Le règlement cosmétique européen prend le problème par l’autre bout. Il admet la soude dans un produit qu’on pose sur la peau tant que le produit fini reste sous un pH de 11. Un cube dissous dans l’eau tourne entre 9 et 10, quand la peau est à 5,5. Un savon est alcalin par construction, et la fin de fabrication le ramène au bord haut de ce qui est supportable.
Le savonnier goûte la pâte, et lui seul décide qu’un lavage de plus est inutile
Entre le troisième et le quatrième jour de lavage, aucun instrument ne tranche. Le maître savonnier prélève, laisse refroidir sur la palette, pose la goutte sur le bout de la langue. Le sel se sent en premier, franc ; la soude vient après, en picotement qui reste. Tant que ça pique, la pâte n’est pas lavée.
Ce que ce contrôle a pour lui, c’est le délai. Un dosage part au laboratoire et revient dans la journée ; la langue répond en deux secondes. Il relance une aspersion dans la minute, sur la même chaleur, sans refroidir la charge.
Ce qu’il décide seul tient en trois choses : relancer un lavage, ouvrir la vanne de soutirage à tel niveau plutôt qu’au suivant, et déclarer la pâte finie. La formule des huiles et l’ordre des chaudrons, non.
À la relève, il donne l’heure du dernier soutirage, la couleur de la lessive sortie, et son avis sur ce qui reste à laver. Le carnet est rempli après coup.
Une tonne de savon laisse cent kilos de glycérine et quatre à six eaux salées
La glycérine est l’autre moitié de la réaction. Chaque corps gras coupé par la soude rend un savon et un alcool, le glycérol : environ cent kilos par tonne de savon. On la tire dès l’empâtage, par le fond, avant qu’elle se charge d’alcali. On met la soude en défaut exprès à ce moment-là, pour que le glycérol ressorte assez peu alcalin pour se revendre.
Ce qui encombre, ce sont les lessives. Quatre à six lavages à l’eau saturée de sel, sur un chaudron de quinze tonnes, font des volumes d’eau salée chargée de soude, de glycérine et d’impuretés. Elles sortent chaudes et coûtent en énergie autant qu’en retraitement. Le sel récolté dans les marais salants entre ici par tonnes pour ressortir en effluent.
C’est cette dépense qui a poussé l’industrie ailleurs. Les procédés continus mélangent corps gras et soude en émulsion fine dans un tube réacteur, ou les portent à 120 ou 130 °C sous 2 à 3,5 bars d’autoclave, et la saponification y prend trois minutes au lieu de douze heures. Le chaudron ne rattrapera pas cet écart de vitesse, et c’est le lavage à l’eau salée qui le fait tenir.
Quinze jours de clayette pour perdre l’eau que la coulée a mise dedans
Le savon sort du chaudron avec près d’un tiers d’eau. Un cube fini de 72 % d’acides gras n’en garde que 28 % au plus, sel et glycérine compris, et la différence part à l’air libre, sans chauffage.
D’où les clayettes et l’espacement. Un cube posé contre son voisin sèche par cinq faces et pas par six : il perd son eau de travers, se creuse du côté séché le premier, et l’empreinte de la presse tombe sur une surface qui n’est plus plane. Le retournement à la main n’a pas d’autre raison.
La dureté vient de là, et la durée d’usage avec. Un savon encore humide se creuse au milieu et disparaît en quelques semaines ; séché quinze jours, il tient des mois sur un lavabo. C’est le seul poste de la chaîne où le temps est le procédé : rien à régler, et rien qui aille plus vite si on le décide.
Au bout de la halle, une presse plus que centenaire referme son moule sur un cube et lui imprime ses six faces d’un coup. Le savonnier en pose un, le reprend, en pose un autre. La clayette suivante attend derrière lui, et celle du chaudron d’hier sèche encore.