Zone 07 · Chantiers

Montage d’une grue à tour : 10 cm de marge

Une grue à tour de 90 mètres se pose à 10 cm près sur ses quatre plots de béton, puis elle grandit toute seule : 1,80 m de course de vérin pour un mât de 5 m.

Relevé par Rémi Deshayes Publié le 20 octobre 2026 10 min de lecture

Un élément de mât de grue à tour posé au sol sur des cales, ses quatre membrures et ses axes étagés visibles

Les catalogues de loueurs annoncent une hauteur pratiquement illimitée grâce au télescopage. Le vérin qui fait ce travail sur une Potain MDT 368 a 1 800 mm de course, et l’élément de mât qu’il doit avaler mesure 5 m. La grue ne se hisse donc pas d’un trait : elle se pousse par crans, en reprenant appui trois fois sur ses propres échelons.

Le matin où je monte faire la vérification de remise en service, le montage est fini depuis la veille et les deux monteurs sont repartis sur un autre chantier. Il me reste un carnet d’appareil, quatre plots de béton et une suite de brochages à regarder dans l’ordre où ils ont été faits.

  1. 1 · Le massif et les plots. Le maçon du gros œuvre, deux à quatre personnes selon la fondation, sur un plan que le bureau d’études a signé plusieurs semaines avant.

    Entre
    Le torseur d’efforts fourni par le constructeur de la grue : quatre réactions verticales, un couple de torsion autour de l’axe vertical, une résultante horizontale. Plus le rapport de sol.
    Il s’y passe
    On ferraille et on coule quatre plots reliés en carré par quatre longrines, ou un massif unique dans lequel on noie des pieds de scellement qui resteront dedans.
    Avec
    Un ferraillage calculé à l’Eurocode 2, un coffrage, une benne ou une pompe à béton.
    En
    Quatre cas de charge à justifier : grue en service, grue en girouette, grue en montage, et la situation accidentelle où le vent est pris à 100 km/h de tout azimut.
    Sort
    Quatre points d’appui dont la dénivellation calculée par tassement différentiel ne dépasse pas 1/500, soit 8 mm sur un entraxe de 4 m.
    Ce qui rate
    La fissure sous patin, une amorce de rupture dans le béton à l’aplomb d’un appui. Elle se voit à l’œil, la grue ne monte pas ce jour-là et le camion de la grue mobile repart à vide.
  2. 2 · Le châssis et le lest de base. Deux monteurs au sol, plus le conducteur de la grue mobile qui reste dans sa cabine toute la journée.

    Entre
    Un châssis en croix de 6 m sur 6 m, ou les pieds de scellement posés sur le massif et retenus par des tiges d’ancrage.
    Il s’y passe
    Le châssis est posé, calé et mis de niveau, puis les blocs de lest s’empilent sur ses quatre bras. Les blocs sont à encoches et à pan incliné : rien ne les fixe, c’est leur forme qui les bloque.
    Avec
    Une grue mobile, des cales bois, un niveau.
    En
    Des blocs de 4 600 kg, 3 070 kg ou 1 530 kg selon la solution retenue, un bloc de 4 600 kg valant trois petits.
    Sort
    Une base lestée, posée à 10 cm près de sa position théorique. C’est la tolérance en plan que les calculs de fondation intègrent d’avance.
    Ce qui rate
    L’excentrement, quand le massif a été coulé décalé et qu’on ne peut pas rattraper au montage. Au-delà de 10 cm, la fondation se recalcule avec l’excentricité constatée, et personne ne monte tant que le nouveau calcul n’est pas revenu.
  3. 3 · L’empilage du fût. Deux monteurs, un en pied et un en tête de mât, chacun avec sa radio.

    Entre
    Des éléments de mât de 10 m, les mâts longs, réservés à cette phase parce qu’ils divisent par deux le nombre de manœuvres de la grue mobile.
    Il s’y passe
    La grue mobile présente l’élément à l’aplomb, le monteur en tête le guide à la main sur les tenons de centrage, broche les quatre axes étagés et pose les arrêts d’axe.
    Avec
    Une grue mobile, une clé dynamométrique, un jeu d’élingues et de manilles.
    En
    Une cinématique imposée par la notice du constructeur, élément par élément, sans ordre interchangeable.
    Sort
    Un fût monté jusqu’à la hauteur que la grue mobile atteint encore, en général quelques dizaines de mètres.
    Ce qui rate
    L’arrêt d’axe oublié. L’axe est en place, l’assemblage a l’air fini, et rien ne retient la broche contre les vibrations des mois suivants. C’est la première chose que je cherche du regard en montant, avant même de lire un rapport.
  4. 4 · La partie tournante et la flèche. Les deux mêmes monteurs, le conducteur de la grue mobile, et la journée où le chantier s’arrête autour d’eux.

    Entre
    Le pivot avec son treuil de levage et le mât-cabine en un seul colis, la contre-flèche repliée à 13,7 t, les éléments de flèche assemblés au sol de 5 m en 5 m.
    Il s’y passe
    La couronne d’orientation est boulonnée sur le fût, la contre-flèche dépliée et retenue par deux axes, son lest empilé, puis la flèche est levée en un ou deux colis et brochée sur le porte-flèche.
    Avec
    Un palonnier de manutention à quatre élingues, qui répartit l’effort sur les quatre points d’élingage du colis.
    En
    26 060 kg de lest de contre-flèche pour une flèche de 75 m, à 2 % près, en cinq blocs de 4 600 kg et deux de 1 530 kg.
    Sort
    Une grue entière, à sa hauteur de départ, encore incapable de se lever elle-même.
    Ce qui rate
    Le lest posé dans le désordre. La contre-flèche n’accepte son nombre de blocs qu’en fonction de la longueur de flèche montée, et une flèche de 75 m qui reçoit le lestage d’une flèche de 40 m travaille en porte-à-faux du mauvais côté.
  5. 5 · Le télescopage. Deux monteurs sur les deux passerelles de la cage, l’un au groupe hydraulique, l’autre au guidage du mât.

    Entre
    Un élément de mât de 3,33 m ou de 5 m, présenté cette fois par le crochet de la grue elle-même.
    Il s’y passe
    La partie tournante est équilibrée sur la cage en amenant le chariot de distribution à une position repérée sur la flèche, le vérin pousse, la traverse prend appui sur les taquets du mât, on pose les sabots de repos, on rentre le vérin, on remonte d’un cran.
    Avec
    Une cage de télescopage, un groupe et un vérin hydraulique de 200 mm d’alésage, course 1 800 mm.
    En
    1,80 m de course pour 5 m d’élément : trois poussées et deux reprises d’appui par mât ajouté.
    Sort
    5 m de hauteur sous crochet en plus, et une ligne au carnet de maintenance.
    Ce qui rate
    Le déséquilibre, quand le chariot n’est pas à sa position d’équilibrage : la cage travaille de travers, le mât ne descend plus dans son logement et le vérin force sur un seul côté. On redescend le vérin, on reprend l’équilibrage, on recommence. Sur une mâture large, il faut en plus rajouter 1 600 kg de barres d’acier sur la contre-flèche avant de télescoper.

Le sol accepte 0,4 daN par centimètre carré en argile molle, 30 en roche

Entre les deux, un facteur 75, et c’est lui qui commande la taille du massif, pas la hauteur de la grue.

L’INRS donne l’ordre de grandeur par terrain : une marne ou une argile molle, celle qui se roule à la main en cylindres de 3 mm, tient 0,4 à 0,8 daN/cm². Un sable et gravier monte à 3 ou 4. Une roche peu fissurée encaisse 10 à 30. La pression admissible doit rester supérieure à la réaction d’appui divisée par la surface de calage.

Le reste se joue sur des tolérances grossières pour une machine pareille. Les recommandations professionnelles relatives aux fondations des grues à tour, publiées par la Fédération nationale des travaux publics, demandent de calculer avec un excentrement de 10 cm sur le point d’application de la charge verticale, et déconseillent de retenir une valeur plus fine : elle serait en opposition avec la précision réelle des autocontrôles de chantier.

Le vérin de télescopage a 1,80 m de course, l’élément de mât en fait 5

La cage ne monte pas la grue. Elle monte la partie tournante, tout ce qui est au-dessus du dernier mât : pivot, cabine, contre-flèche, flèche et son lest. Le fût reste où il est, et un vide de 5 m s’ouvre entre les deux.

L’opération commence par un réglage qui n’a l’air de rien : amener le chariot de distribution à une position repérée sur la flèche. Là, la partie tournante est en équilibre sur les appuis de la cage, et le vérin n’a plus qu’un poids vertical à pousser. Un mètre trop loin, il pousse aussi un moment de renversement.

Ensuite le vérin travaille par crans. Sa traverse, que les monteurs appellent la banane, prend appui sur les taquets soudés dans le mât ; il pousse ses 1 800 mm, on cale sur des sabots de repos, on le rentre, on l’accroche un taquet plus haut, il repousse. Trois poussées pour un mât de 5 m. Le nouvel élément entre alors dans le vide et se broche.

Le partage des tâches entre les deux engins se lit dans le catalogue de mâts. Les éléments de 10 m existent pour l’empilage à la grue mobile. La cage, elle, ne télescope que du 3,33 m et du 5 m.

Au-dessus de 50 km/h une lampe s’allume, à 72 une sirène part

Ce sont les deux seuils de la recommandation R.406 de la Sécurité sociale, sur le renversement des grues à tour au vent. La préalarme est un feu clignotant orange en cabine ; l’alarme est un feu à éclats rouge et une sirène audible de tout le chantier, qui ne se coupe qu’une fois la grue mise en girouette.

Ces valeurs sont celles de la grue en service ; pendant le montage, le constructeur descend plus bas. La surface offerte au vent pèse alors plus lourd que la masse : une banche de 6,5 m² levée par une grue de 2 t de capacité ramène la limite à 40 km/h.

Un montage interrompu coûte plus qu’une journée. Une grue arrêtée au milieu de son assemblage n’est dans aucune des configurations que le constructeur a calculées : elle n’est ni en service, ni en girouette. Les monteurs redescendent et la grue mobile reste sur place à la journée. La R.406 demande pour cette raison un abonnement météo qui prévienne deux heures à l’avance : c’est le temps de ramener la machine dans une configuration qui tient.

Deux ou trois monteurs, une radio chacun, une clé dynamométrique

Ils ne sont jamais plus. La fiche de poste du monteur-levageur, au référentiel des services de santé au travail du bâtiment, donne une équipe de deux à trois personnes reliées par radio. C’est ce que je retrouve : un en pied, un en tête, parfois un troisième au sol pour l’élingage.

Celui qui est en tête passe sa journée accroupi pour poser un arrêt d’axe, à genoux sur une passerelle, bras en élévation pour guider un colis qui descend, cou en extension pour suivre le câble. Il boulonne à la clé dynamométrique au couple donné par la notice, il broche, il élingue et il dirige les manœuvres de la grue mobile à la voix.

Ce qu’il décide seul : arrêter. La cinématique ne se réorganise pas, on ne saute pas un élément pour gagner une heure, et un colis qui ballotte se repose. La remise en service, elle, ne lui appartient pas et attend un rapport signé par quelqu’un d’autre. Le métier se fait en grand déplacement, et l’équipe ne revoit ni le chantier ni la machine avant le démontage.

L’épreuve dure une heure à 1,25 fois la charge, sans que rien ne plie

C’est l’article 10 de l’arrêté du 1er mars 2004 : à défaut de valeur donnée par le constructeur, l’épreuve statique se fait à 1,25 fois la charge maximale d’utilisation, une heure durant, sans que la charge bouge. On mesure les flèches pendant, on cherche la déformation permanente après. L’épreuve dynamique suit, à 1,1 fois la charge, en l’amenant dans toutes les positions qu’elle peut occuper.

Tout démontage suivi d’un remontage la déclenche : une grue qui change de chantier repasse l’examen d’adéquation, celui du montage et de l’installation, l’état de conservation, puis les deux épreuves. Le télescopage, lui, est un changement de configuration, et il s’écrit au carnet de maintenance avec sa date et le nom de qui l’a fait.

Reste ce qu’on ne voit jamais depuis le sol. L’arrêté du 3 mars 2004 impose aux grues à tour un examen approfondi au moins tous les cinq ans, sauf si le carnet porte la trace des examens du fabricant à sa propre périodicité. Son article 6 dit ce qu’il faut alors démonter pour regarder : la structure et ses organes d’assemblage, nommément les pièces d’éclissage et la fixation de la couronne d’orientation. Ce sont les deux endroits par lesquels la grue a été assemblée, et les seuls qu’une vérification de remise en service ne peut pas voir, puisqu’ils sont montés.

Sur le carnet que je referme ce matin-là, la dernière ligne porte une date de télescopage vieille de six semaines et deux mots au crayon : mât 5 m. La grue a grandi de cinq mètres pendant que le bâtiment prenait deux étages, et elle recommencera avant l’hiver.