Zone 03 · Terre et mer

Élagage d’un arbre en grimpe : trois traits

La corde tendue le long du tronc ne tient personne : elle tient le bois, 350 kg au frein. Et la branche se coupe en trois traits, sinon l’écorce part avec elle.

Relevé par Rémi Deshayes Publié le 14 octobre 2026 8 min de lecture

Corde d’élagage passée sur une grosse branche, protégée par une fausse fourche sanglée contre l’écorce.

Je vérifie des ancrages antichute pour vivre, et la première fois que j’ai regardé une équipe démonter un frêne au-dessus d’un parking, je me suis trompé sur les deux tiers de ce que je voyais. La corde qui pendait le long du tronc, bien tendue, avec une poulie sanglée tout en haut, je l’avais prise pour une ligne de vie. Elle ne tient personne. Elle tient le bois : 14 mm de diamètre, un morceau de tronc au bout, et un homme au sol qui la freine sans quitter des yeux celui qui coupe.

Personne n’abat cet arbre. Il descend par morceaux, du haut vers le bas, sur une journée entière, et tout le travail consiste à ne casser ni le bois qui descend, ni celui qui reste. J’ai vu la scène ce jour-là, puis d’autres fois, sur des chantiers où je venais contrôler tout autre chose.

Sept temps du sac de lancer au premier billon posé au sol

Le gesteCe qui dit que c’est bon
Il lance un petit sac lesté, au bout d’une cordelette, par-dessus une fourche.Les deux brins pendent parallèles. Sous 15 cm de diamètre, la fourche est interdite depuis le sol.
Il remplace la cordelette par la corde, puis pèse dessus depuis le sol.Rien ne bouge dans le houppier, la partie branchue, et aucun bois mort ne tombe.
Il monte en foot-lock, corde bloquée sous les deux pieds.Ses nœuds coulissent bras à demi fléchis. Épaule levée, la montée coûte le double.
Il se longe, charge le nouveau point, défait l’ancien.Le transfert de poids : tout son corps pèse sur le point neuf.
Il pose la fausse fourche, l’anneau qui reçoit la corde à la place de l’écorce.L’axe fait 10 cm au minimum, vu de près cette fois.
Il coupe, des branches les plus lourdes aux plus légères.La branche claque, et le trait final s’arrête à 1 cm du bourrelet.
Il descend chaque billon, le tronçon de tronc, en rétention.La corde file sans à-coup, et la pièce arrive à vitesse d’homme qui marche.

La coupe se fait en trois traits. Une branche un peu grosse se déchire sous son poids avant la fin du trait, et emporte l’écorce du tronc en tombant. Le grimpeur ouvre donc un trait de sous-cave, une entaille par-dessous à 30 cm du tronc, arrêtée au tiers du diamètre, quand le bois serre sur la chaîne. Il reprend par-dessus, 5 cm plus loin : la rupture court jusqu’au trait du dessous et s’arrête. Reste le moignon, recoupé au ras du col de la branche, le bourrelet qui la raccorde au tronc.

À quoi il voit que c’est passé : il l’entend. Une branche qui casse où il faut claque, un coup sec. Une qui se déchire craque deux ou trois secondes, et le bruit descend le tronc avec la bande d’écorce.

Un mètre cube de bois pèse de 150 à 950 kg selon l’essence

C’est ce chiffre qui fixe la longueur des billons. Un tronçon de peuplier et le même tronçon de chêne vert n’ont rien à voir au bout de la corde, et l’estimation se fait à l’œil, avant de couper, sur une pièce qu’on ne pourra plus rattraper une fois libre. Le grimpeur raccourcit ses billons quand l’essence est lourde ou que le bois est gorgé de sève. Au printemps, sur les espèces où l’écorce se décolle en pleine montée, il descend aussi la contrainte : la même sangle qui ne marque rien en janvier ouvre l’écorce en avril.

Le matériel suit la charge. Les cordes de rétention, celles qui retiennent la pièce coupée pendant sa descente, se tiennent entre 12 et 16 mm, et un frein de descente courant est donné pour 350 kg avec une corde de 14 mm au maximum. Ce sont des chiffres de rupture prévus pour une charge qui descend, pas pour une charge qui tombe.

D’où le geste de l’homme de pied, qui est l’autre moitié du poste. Il ne bloque pas la corde quand le billon se libère : il laisse filer un mètre ou deux dans les tours du frein, puis serre progressivement. Un blocage net multiplie l’effort encaissé par la poulie de tête, sanglée au-dessus du grimpeur sur une charpentière, une des grosses branches d’ossature. Sur les appareils que je vérifie, une charge qui prend un à-coup pareil vaut un arrêt d’exploitation ; ici, elle se produit à chaque tronçon, et c’est la main de l’homme de pied qui l’absorbe. Son critère à lui est dans la paume : il sent la corde mordre et chauffer sous les tours, et il tient la descente à cette sensation-là, pas à ce qu’il voit.

Le raté a un nom, la déchirure, et il se rattrape au couteau

La déchirure, c’est la bande d’écorce arrachée qui part de la branche et descend sur le tronc, parfois sur un mètre. Elle arrive à l’instant où la branche se libère, quand le trait de sous-cave a manqué, ou qu’il était trop court, ou trop près du tronc pour que la rupture s’y arrête.

La conduite est immédiate et le grimpeur ne redescend pas pour autant. Il recoupe d’abord le moignon au ras du col, puis il pare les bords de la plaie au couteau : il suit l’écorce décollée jusqu’au bois qui tient encore, et il taille en amande, verticalement, pour que le bourrelet cicatriciel puisse repartir des deux côtés. Aucun mastic ne vient là-dessus. Un arbre ne cicatrise pas comme une peau, il compartimente : il cloisonne chimiquement la zone blessée et referme par-dessus.

Deux autres ratés portent leur nom. Le chicot, le moignon laissé au-delà du col, qui pourrit sur place parce que le bourrelet n’a rien pour se refermer dessus, et qui devient une entrée pour les champignons. Le gourmand, le rejet vertical qui repart en gerbe quand la taille a été trop sévère, et qui redonne dans trois ans un arbre plus encombrant qu’avant l’intervention.

Le troisième raté ne concerne plus l’arbre. Un tronc peut se fendre en deux pendant le démontage : la MSA a publié le cas d’un salarié de 37 ans entraîné vers le bas par la fente alors que son harnais était accroché plus haut, sur un autre arbre. Les chutes de hauteur représentent 4 000 accidents du travail par an dans le secteur agricole, et la troisième cause d’accidents mortels.

Trois saisons avant qu’on laisse un grimpeur descendre un billon seul

C’est le compte que donne celui qui m’a montré ces gestes, et il le compte en saisons plutôt qu’en mois, parce que le bois d’hiver et le bois de juin ne se coupent pas pareil. La première année, dit-il, il coinçait son petit sac de lancer un tir sur trois dans les branches, et sortait un sac neuf du camion parce qu’il avait fallu casser la cordelette autour d’un bout de bois pour la récupérer.

Ce qui se rate pendant ce temps est visible depuis le sol. Des chicots laissés parce qu’on ne voit pas le col d’une branche quand on est dessus, à contre-jour, avec un casque à visière. Des traits de sous-cave trop timides, un cinquième du diamètre au lieu d’un tiers, qui n’arrêtent rien. Des billons trop longs, que l’homme de pied encaisse en serrant les dents.

Une chose ne s’apprend pas, et c’est mesuré. Les études de fréquence cardiaque menées par la MSA sur des élagueurs en activité comparaient un expert et un novice : elles concluent à l’absence de bénéfice dû à l’expérience. Ce que les années donnent, c’est l’ordre des branches, le choix du point d’ancrage et la longueur des tronçons. Pas un cœur qui bat moins vite.

La cardiofréquencemétrie classe l’élagage sur corde en travail excessif

Les mesures ont été faites sur 8 heures de travail, ceinture thoracique sur la poitrine, sur des arbres de plus de 15 m. Les valeurs sortent systématiquement au maximum des seuils d’alerte, quelle que soit la grille de référence retenue, et le grimpeur passe plus d’un quart de sa journée au-dessus du seuil de fréquence cardiaque de référence majoré de 70. Le rapport le désigne comme le métier le plus pénible étudié à ce jour, devant le couvreur, le déménageur sans manutention mécanique et le poseur de parpaings. La seule organisation qui fasse baisser la courbe, hors mécanisation, tient à des pauses d’au moins 5 minutes toutes les demi-heures.

Le reste se sent sur place. Le bruit d’une tronçonneuse tenue à hauteur d’oreille interdit toute parole entre le grimpeur et l’homme de pied : ils travaillent aux gestes convenus, et l’un des deux garde toujours les yeux levés. Le harnais comprime les cuisses et le bassin ; tout converge sur le ponté, l’anneau ventral, et rester suspendu sans reprendre appui sur une branche coupe la circulation en quelques minutes. Le pantalon anti-coupure de classe 1 arrête une chaîne lancée à 20 m/s, ce qui est la vitesse d’une tronçonneuse d’élagage à plein régime.

Ce qui reste au bout de vingt ans : l’épaule du bras qui tient la machine en dévers, les avant-bras, les genoux serrés contre le tronc. Sur les 7 800 grimpeurs recensés en France, environ 85 % se retrouvent devant la question de changer de poste passé 45 ans.

En nacelle, la même journée redescend au niveau acceptable

Les mêmes mesures, refaites sur un opérateur travaillant depuis un panier, classent le travail comme acceptable et font disparaître entièrement la tranche de dépassement. Le gain est chiffré.

La nacelle ne remplace pourtant pas le grimpeur. Le porteur doit arriver au pied de l’arbre, ce qui suppose un passage de 3 m de large et un sol qui accepte les stabilisateurs : ni la pelouse détrempée d’un parc, ni le fond d’un jardin de ville derrière une maison. Le panier reste suspendu à un bras dont la portée diminue à mesure qu’il monte, quand le grimpeur va chercher la périphérie du houppier en s’appuyant sur les branches elles-mêmes. Sur un arbre de 25 m au-dessus d’une toiture, on combine les deux : montée en nacelle, puis grimpe depuis le panier. Et la rétention reste à faire dans tous les cas, avec sa poulie et son homme au sol.

Le soir, la cordelette rentre dans son sac par une extrémité, à la main, mètre par mètre, et le petit sac lesté s’accroche à l’extérieur. Rangée autrement, elle fait des nœuds, et le premier tir du lendemain part de travers.