Zone 10 · Observation

La surveillance d’un volcan : 653 orages

Le seuil d’alarme est à 0,1 nanomètre par seconde cube et le signal doit pointer vers le sommet ; sur l’année 2025, l’observatoire a rangé 653 ondes d’orage.

Relevé par Rémi Deshayes Publié le 6 octobre 2026 11 min de lecture

Un capteur sismique scellé sur une dalle de béton dans un abri de montagne, câble blindé et boîtier d’acquisition.
  1. C’est le nombre d’ondes sonores rangées en 2025 dans la main courante de l’observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise : presque toutes des orages, quelques-unes des météores. La même liste porte 2 184 éboulements et 72 séismes venus de plus de 2 000 kilomètres. L’essentiel du travail consiste donc à écarter ce qui ne vient pas du magma, un signal après l’autre. Ce qui suit se lit dans les bulletins mensuels de l’observatoire, dans son rapport annuel et dans l’arrêté préfectoral qui organise l’alerte à La Réunion. Je les ai lus, je n’y suis pas allé.
  1. 1 · Le réseau au sol. L’équipe technique de l’observatoire, instrumentation et informatique, sur les seize personnes que compte la maison.

    Entre
    Le mouvement du sol, la pente d’un flanc, la distance entre deux points de l’édifice, la teneur de l’air en soufre et du sol en gaz carbonique.
    Il s’y passe
    Chaque grandeur est convertie en signal électrique, numérisée sur place, puis expédiée vers La Plaine des Cafres par radio, par fibre ou par 4G.
    Avec
    41 stations sismologiques en service, dont 32 à large bande et à 3 composantes, 27 stations GNSS, 11 couples d’inclinomètres répartis sur 10 sites, 3 extensomètres posés sur des fractures ouvertes, 4 stations de flux de gaz carbonique dans le sol, 3 spectromètres et 10 caméras. Le tout sur panneau solaire et batterie.
    En
    109 voies sismiques échantillonnées à 100 Hz en continu. Les positions par satellite reviennent toutes les 15 minutes sur 6 stations et une fois par jour sur les autres ; le gaz carbonique du sol toutes les heures, la composition des fumerolles toutes les 6 heures.
    Sort
    Un flux permanent, horodaté, qui arrive à l’observatoire sans que personne l’ait demandé.
    Ce qui rate
    La foudre, qui entre par l’antenne. Sur la seule station du Cratère Fontaine, l’année 2025 a demandé le remplacement du récepteur, du câble d’antenne, de l’antenne, de la caméra et du coffret de routage.
  2. 2 · Le pendule du tunnel. Personne. Le poste tourne seul et n’a jamais eu d’opérateur.

    Entre
    Les deux composantes horizontales d’un sismomètre très large bande, prises à 1 Hz sur la sortie de position de masse.
    Il s’y passe
    Les marées terrestres et océaniques sont retranchées du signal, puis la machine calcule la dérivée de l’accélération du sol sur une fenêtre glissante de 5 jours, par la pente d’une droite ajustée sur 900 secondes.
    Avec
    La station RER du réseau mondial Geoscope : deux pendules horizontaux Streckeisen de 360 secondes de période, dans un abri isolé posé au milieu d’un tunnel EDF long de 4 kilomètres, à 8 kilomètres du sommet et 834 mètres d’altitude.
    En
    Moins de 0,5 °C de variation de température par an autour du pendule, et un bruit de fond qui reste sous 0,05 nanomètre par seconde cube.
    Sort
    Une amplitude et un azimut, réactualisés toutes les 60 secondes.
    Ce qui rate
    Le cyclone. Le 24 avril 2018, la tempête tropicale Fakir a poussé des rafales à 185 km/h et plus de 400 mm de pluie en 12 heures sur le site : le signal a effleuré le seuil sans qu’aucun magma bouge. Il était désordonné et ne pointait pas vers le sommet, ce qui suffit à l’écarter.
  3. 3 · L’alarme et l’appel. La personne d’astreinte, une à la fois, toutes les nuits et tous les jours fériés de l’année.

    Entre
    L’amplitude calculée au poste précédent, et le compte des séismes de l’heure écoulée.
    Il s’y passe
    Le franchissement du premier seuil part en courriel automatique ; le second, atteint quelques minutes plus tard, confirme. Le dépassement du compte de séismes de l’heure alerte pour sa part la personne d’astreinte sans passer par le courriel.
    Avec
    Le système de surveillance WebObs, développé et tenu à l’observatoire.
    En
    0,1 nanomètre par seconde cube pour le premier niveau, 0,2 pour le second, à condition que la direction du mouvement tombe dans un secteur de 30° autour de l’azimut du sommet.
    Sort
    Un téléphone qui sonne chez quelqu’un, en moyenne 2 heures avant que la lave sorte, parfois 8 heures et demie, parfois quelques minutes.
    Ce qui rate
    Le faux positif, c’est-à-dire l’alarme partie pour une intrusion qui n’atteindra pas la surface ou pour une station en cours d’intervention. Sur 10 ans, 22 alarmes justes avant 24 éruptions, et 14 % de déclenchements pour rien.
  4. 4 · Le pointage. Le sismologue de garde, devant la forme d’onde, à la souris.

    Entre
    Les détections automatiques de la nuit, plus ce que l’œil repère en balayant les traces.
    Il s’y passe
    L’arrivée des ondes P et S est pointée à la main, l’événement est localisé, puis classé dans la main courante : sommital, profond, longue période, éboulement, onde sonore, local, régional, lointain.
    Avec
    Le logiciel SeisComP pour le pointage, NonLinLoc pour la localisation, sur un modèle de vitesse à trois dimensions calé sur la topographie.
    En
    3,3 km/s pour l’onde P à la surface libre, un rapport constant de 1,7 entre les deux ondes. Bilan 2025 : 2 067 séismes sommitaux, 236 profonds, 102 de longue période, 2 184 éboulements, 653 ondes sonores.
    Sort
    Un catalogue validé, et un bulletin quotidien relatif à la veille, relu par un analyste avant publication.
    Ce qui rate
    Le trémor d’éruption, ce ronflement continu du dégazage qui noie les petits séismes : pendant qu’il dure, détecter une nouvelle injection de magma devient difficile.
  5. 5 · L’appel à la préfecture. La direction de l’observatoire, qui décroche et qui propose ; le préfet, qui décide.

    Entre
    Une crise sismique intense, confirmée par une déformation rapide sur les inclinomètres et sur les récepteurs satellitaires.
    Il s’y passe
    L’observatoire écrit sur les deux boîtes de l’état-major de zone, appelle le cadre d’astreinte, et propose un niveau : vigilance, alerte 1, alerte 2 selon l’endroit de la sortie, sauvegarde.
    Avec
    La disposition spécifique ORSEC « Volcan Piton de la Fournaise », arrêtée par le préfet de La Réunion sous le numéro 2242 le 8 novembre 2021.
    En
    Sur l’année 2025 : 4 alertes transmises, 4 changements de niveau signés, 199,5 jours passés en vigilance et 3,5 jours en alerte 1.
    Sort
    Un message court parti en SMS aux maires, aux sous-préfets, à la gendarmerie, aux pompiers, au parc national, à l’Office national des forêts et au centre d’avis de cendres volcaniques de Toulouse.
    Ce qui rate
    L’intrusion, ce magma qui monte, casse de la roche, fait tout sonner et s’arrête avant la surface. Le 5 décembre 2025, l’enclos a fermé à 23 h 30 ; il a rouvert le 9 au matin sans qu’une goutte de lave soit sortie.

L’observatoire a compté 653 ondes d’orage et 2 184 éboulements en 2025

La main courante est le registre où chaque signal détecté est inscrit, daté et rangé dans une catégorie. Sur l’année 2025, à La Réunion, elle porte 959 séismes locaux sous l’île, 30 séismes régionaux entre 200 et 2 000 kilomètres, 72 téléséismes plus lointains encore, 2 184 éboulements de roche dans le cratère Dolomieu, sur les remparts et sur les coulées fraîches, et 653 ondes sonores. Ces dernières viennent presque toutes des orages : le tonnerre fait vibrer le sol assez pour marquer la trace. Quelques-unes viennent de météores.

Les séismes du volcan lui-même sont ailleurs dans la liste : 2 067 sommitaux, situés au-dessus du niveau de la mer et sous le sommet, 236 profonds, 102 de type longue période. Un éboulement se distingue d’un séisme à la forme de son signal, qui monte doucement et s’éteint sans arrivée franche.

Février 2026, mois d’éruption pourtant, a livré 1 446 séismes superficiels dont 62 % concentrés dans deux crises de quelques dizaines de minutes. Le reste du temps, l’édifice grince, les blocs tombent et les orages passent.

Le seuil est à 0,1 nanomètre par seconde cube, et il se trompe une fois sur sept

L’alarme précoce du Piton de la Fournaise se déclenche sur la dérivée de l’accélération du sol, une variation très lente que le métier appelle le jerk. Elle vient de l’ouverture des fractures que le magma écarte pour monter, et se lit sur les composantes horizontales d’un seul sismomètre. Le calcul tourne en continu depuis avril 2014.

Le bruit de fond reste sous 0,05 nanomètre par seconde cube. Le premier seuil est posé à 0,1, le second à 0,2, avec une condition supplémentaire : le mouvement doit pointer vers le sommet, dans un secteur de 30° de part et d’autre de l’azimut N197. Le maximum jamais mesuré est de 2,8, soit près de trente fois le seuil.

Sur la période 2014-2023, cette méthode a donné 22 alarmes justes avant 24 éruptions, deux alarmes trop tardives, deux alarmes suivies d’une intrusion sans sortie de lave et douze essaims sismiques correctement laissés sans suite. Soit 92 % de réussite et 14 % de fausses alertes. La toute première, le 20 juin 2014 à 20 h 33, est partie une heure avant l’apparition du trémor.

Une astreinte, seize personnes, et 43 heures renforcées sur l’année

L’observatoire est tenu par seize personnes, dont deux en contrat à durée déterminée, et deux maîtres de conférences de l’université de La Réunion viennent en renfort sur les tours d’astreinte. Le volcan est surveillé 24 heures sur 24, tous les jours de l’année, mais personne ne reste assis devant les écrans : c’est l’alarme qui appelle, et la personne d’astreinte se connecte depuis chez elle.

Elle regarde d’abord la forme du signal, pour savoir si le mouvement est linéaire comme lors d’une injection ou désordonné comme sous un cyclone, puis sa direction, qui doit désigner le sommet. Ensuite viennent les inclinomètres, plus sensibles que les récepteurs satellitaires : l’intrusion du 5 décembre 2025 n’a produit aucune déformation visible par satellite, seulement 8 microradians de basculement.

Quand l’activité monte, l’astreinte classique ne suffit plus. La reprise de fin 2025 a coûté 43 heures d’astreinte renforcée, pendant lesquelles le suivi s’est fait en continu et non plus sur alarme, ainsi que 10 communiqués exceptionnels en cinq semaines. Le reste de l’année, le bulletin de la veille part quand même.

L’observatoire ne déclenche rien : il propose, et le préfet signe

La disposition spécifique ORSEC « Volcan Piton de la Fournaise », prise par arrêté préfectoral n° 2242 du 8 novembre 2021, écrit que l’observatoire informe la préfecture par courriel et par téléphone en cas de signes précurseurs, et qu’il propose le déclenchement d’un niveau. La phrase qui suit ne laisse aucune marge : la décision est de la seule compétence du préfet.

Les niveaux sont au nombre de quatre, et leur libellé décrit une probabilité, pas une intensité. La vigilance signale une activité hors norme sous le massif, éruption possible à moyen terme, et restreint l’accès de la partie haute de l’enclos aux seuls sentiers balisés. L’alerte 1 signifie éruption probable ou imminente : l’enclos ferme et les randonneurs présents sont évacués. L’alerte 2 se subdivise selon que la lave sort dans l’enclos, y menace la route nationale 2, ou sort à l’extérieur. La sauvegarde autorise la réouverture.

En 2025, ce dispositif a passé 162 jours sans alerte, 199,5 jours en vigilance et 3,5 jours en alerte 1. Ces trois jours et demi correspondent à l’intrusion du 5 décembre, qui n’a jamais percé. L’enclos a été fermé pour une éruption qui n’a pas eu lieu, et c’est le fonctionnement normal du système.

Le 28 février 2025, il restait 9 stations sismiques sur 44

Le cyclone Garance est passé sur l’île ce jour-là. À midi, l’observatoire ne recevait plus que 16 % de ses stations : 9 sismologiques sur 44, 3 récepteurs satellitaires sur 27 dont un seul en temps quasi réel, 1 site d’inclinomètres sur 10, aucun extensomètre sur 3, aucun spectromètre de soufre sur 3, 2 stations de gaz carbonique sur 4 et 1 caméra sur 10. Deux stations satellitaires sommitales avaient été détruites, une troisième endommagée, et des panneaux solaires arrachés sur trois sites.

L’observatoire lui-même était coupé. Les deux fibres optiques qui le relient au monde étaient à terre, l’électricité et l’eau aussi, et l’impasse d’accès était bouchée par les arbres, dégagée à la tractopelle. La fibre a été réparée le 3 mars, puis arrachée de nouveau le 5 par une intervention de pompiers sur la parcelle voisine.

Pendant ces journées, la surveillance a tenu sur quatre stations. Quatre, situées à la base du cône terminal et hors de l’enclos, dont les données arrivaient encore, et qui restaient reliées à l’alarme sismique : de quoi appeler la personne d’astreinte si des séismes apparaissaient. La reconnaissance héliportée du 5 mars a permis d’inspecter les stations du sommet.

Le réseau est ensuite remonté station par station : une par une, sur les mois qui ont suivi. Le bulletin du jour est reparti chaque matin avec le compte de la veille, éboulements compris.