La clé se pose sur la cheville, le poignet pousse d’un huitième de tour, et la note remonte de trois centièmes de demi-ton. Puis la touche est frappée trois fois de suite, beaucoup plus fort que ne la jouera le pianiste du soir. La frappe ne sert pas à écouter : une corde glisse sur ses points d’appui à chaque coup, et tant qu’elle n’a pas fini de glisser, l’accord n’existe pas.
Le matin où je l’ai vu faire, entre deux vérifications de tableau au plateau, il en était à sa deuxième heure et il lui restait le tiers aigu. Salle vide, ventilation coupée, projecteurs éteints, rideau de fer baissé.
Treize notes se posent d’abord, et les soixante-quinze autres s’en déduisent
Un piano de concert porte 88 touches et environ 230 cordes : une seule par note dans l’extrême grave, deux un peu plus haut, trois sur tout le reste du clavier. Personne ne les prend dans l’ordre. L’accordeur cale d’abord le la du milieu sur un diapason à 440 Hz, parfois 442 dans les salles qui montent le diapason, puis il pose la partition, ces treize notes qui vont du fa placé sous ce la au fa placé au-dessus et qui serviront de gabarit à tout l’instrument.
À l’intérieur de ces treize notes, rien n’est juste. Deux sons presque identiques produisent un battement, cette pulsation régulière qui gonfle et retombe dans le son tenu ; c’est elle qu’on compte. La tierce fa-la bat 7 fois par seconde. La même tierce une octave plus haut en bat près du double. Une quinte du médium, elle, bat moins d’une fois par seconde, ce qui oblige à tenir la note plusieurs secondes pour l’entendre venir.
| Ce que la main fait | À quoi il voit que c’est bon |
|---|---|
| Cale le la du milieu sur le diapason | Le battement contre le diapason ralentit, puis disparaît |
| Pose les douze autres notes de la partition | Chaque tierce bat un peu plus vite que celle du dessous, sans exception |
| Étend octave par octave vers le grave et vers l’aigu | L’octave ne bat pas, mais elle ne sonne pas fermée non plus |
| Accorde les deux cordes restantes de chaque note | Le son cesse de trembler, puis s’élargit d’un cheveu |
Le dernier temps est celui qui décide. Les deux ou trois cordes d’une même note forment un chœur, et l’accordeur les rend d’abord parfaitement identiques : le son devient net et court. Il rouvre alors très légèrement l’une des deux, de moins d’un centième de demi-ton, jusqu’à ce que la note reprenne du volume et parte dans la salle au lieu de rester sur le clavier.
La cheville est plantée dans un trou plus étroit qu’elle de trois dixièmes
L’outil tient dans la main : un levier coudé, une tête à noix étoilée qui se change, un manche dont chacun choisit la longueur, plus quelques coins de caoutchouc et une bande de feutre pour étouffer les cordes voisines pendant qu’on travaille. Il n’y a rien d’autre.
La pièce que ce levier attaque est plus retorse. La cheville est un axe d’acier enfoncé dans le sommier, un bloc de bois lamellé percé au diamètre voulu, trois dixièmes de millimètre plus étroit que la cheville sur un sommier ancien, jusqu’à sept dixièmes sur un sommier neuf. Ce serrage seul retient les 60 à 75 kg de tension de chaque corde.
Une cheville ainsi bloquée ne tourne pas d’un bloc : elle se vrille. Le haut suit la clé, le bas reste en arrière, et si l’accordeur relâche à ce moment-là, la cheville se détord toute seule pendant la nuit et la note redescend. Le geste consiste donc à monter au-dessus de la hauteur cherchée, puis à redescendre par une pression qui détord la cheville dans l’autre sens. Vient ensuite la frappe forte, trois ou quatre coups. Si la note n’a pas bougé au troisième, elle est posée. Si elle a baissé, la corde a glissé, et tout est à refaire.
Le clavier se règle le matin : 9,4 mm d’enfoncement, 1,5 mm d’échappement
L’accord n’est que la moitié du travail, et pas la première. Un piano dont la mécanique n’est pas réglée ne se laisse pas accorder proprement, parce que le marteau ne frappe pas deux fois pareil.
Les cotes viennent du constructeur et changent d’une mécanique à l’autre. Une notice allemande donne 9,4 mm d’enfoncement, soit la course de la touche sous le doigt, et 45 mm de chasse, la distance qui sépare le marteau au repos de la corde ; d’autres mécaniques se règlent à 10 mm et 47 mm. L’échappement, ce moment où le marteau se détache du levier et finit sa course seul, se fait à 1,5 mm de la corde. Le marteau retombe dans son attrape 24 mm plus bas, et l’étouffoir décolle de la corde à mi-course de la touche.
Après l’échappement, il reste une petite course sous le doigt avant que la touche touche le fond. Le métier l’appelle le gras, ou la réserve. C’est elle qui permet de rejouer une note très vite sans relever complètement le doigt, et un piano réglé sans elle devient injouable dans un trille.
La cote absolue compte moins que la régularité. L’accordeur passe le doigt sur douze touches à la suite, doucement : il doit sentir la même résistance et le même point de décrochage sur chacune. Une touche qui échappe deux dixièmes plus tôt que ses voisines se repère au doigt avant de s’entendre.
Dix ans avant que l’accord tienne encore le lendemain matin
La partition s’apprend en quelques mois. Compter des battements, vérifier que chaque tierce bat plus vite que la précédente, c’est de l’arithmétique appliquée à l’oreille et ça finit par rentrer.
Le maniement de la clé, non. Il faut une dizaine d’années de pratique réelle pour que le poignet sache doser la vrille et le retour. Pendant ces années, l’apprenti sort des accords qui sonnent parfaitement justes le soir même et qui ont bougé au réveil : deux ou trois notes redescendues, un unisson rouvert, une basse partie de son côté. Le défaut ne se voit pas au moment où on le fait, ce qui le rend long à corriger. Il faut revenir le lendemain pour savoir si le geste de la veille était bon.
Un accordeur installé passe entre 800 et 1 200 pianos par an, pianos droits d’appartement compris. Le clavier de concert arrive après quelques milliers d’instruments ordinaires, et il arrive parce qu’une salle a fini par rappeler la même personne deux fois de suite.
Deux heures debout, l’oreille à quarante centimètres des cordes
La position ne change pas de toute la séance : debout devant l’instrument, penché en avant, bras droit tendu vers les chevilles au fond du cadre, main gauche sur la touche. Sur un grand queue, les chevilles de l’aigu sont à plus d’un mètre du bord du clavier, et il faut aller les chercher.
L’oreille droite se trouve à une quarantaine de centimètres des cordes frappées, et elles sont frappées fort, plusieurs milliers de fois dans la journée. Personne ne porte de protection auditive : le battement à compter se joue à quelques dixièmes de hertz, et il disparaît sous un bouchon.
Le reste tient à la salle. On demande 19 à 22 °C et 50 à 60 % d’humidité, ventilation à l’arrêt pendant le travail parce que son souffle couvre les battements lents. Deux heures dans une salle vide sans chauffage en hiver, ça se paie en doigts froids sur des touches froides, et c’est la main gauche qui frappe qui le sent en premier.
Trois degrés gagnés pendant les applaudissements, et des notes se mettent à miauler
Six cents personnes assises dans une salle chauffent l’air ; une salve d’applaudissements peut lui faire prendre trois degrés en quelques minutes, assez pour déclencher la climatisation dans les salles instrumentées. Les cordes s’allongent, la table d’harmonie et le sommier travaillent, et les trois cordes d’un même chœur ne bougent pas exactement de la même quantité.
L’unisson s’ouvre alors de quelques millièmes, et la note se met à miauler : le son n’a plus de tremblement franc, il ondule et glisse, comme une voix qui cherche sa hauteur. Ça s’entend d’abord dans le médium, entre le do central et les deux octaves au-dessus, là où le pianiste passe le plus de temps.
À l’entracte, l’accordeur ne refait pas l’accord : vingt minutes n’y suffiraient pas, et le public entendrait la clé. Il reprend une quinzaine de notes du médium, une corde à la fois, sans poser de coin, en jouant l’unisson complet et en corrigeant celle qui dépasse. Les octaves et la partition ne sont pas touchées. La Philharmonie de Paris décrit le même partage sur ses quatre pianos de concert : l’accord à l’entracte, le reste seulement si le pianiste le demande.
La sonnerie du second acte le renvoie en coulisse. La clé repart dans la poche intérieure de la veste, tête en bas, et il reste debout côté jardin jusqu’au dernier rappel.